Creaphis

  • Selon le vocabulaire international de sociologie des villes, le monde urbain contemporain s'enchante de ses Smart Cities, Green Cities, Inclusive Cities et autres Slow Cities mais qu'en est-il des Sick Cities ? Sont-elles restées dans l'angle mort de l'observation des chercheurs ?
    Les récits de la ville malade, rassemblés ici par le sociologue et historien Yankel Fijalkow, répondent aux discours sur la prolifération des taudis, la ghettoïsation des cités, la disparition du patrimoine, la gentrification des quartiers populaires et la dénaturation des villes. Ce livre propose trois « récits de ville » : les îlots insalubres au début du xxe siècle ; la critique du progrès dans les années 1970 ; la peur de la perte de l'authenticité dans les années 2000.
    Dans les textes politiques, les géographies littéraires ou les rapports d'expertise, la répétition de ces narrations s'inscrit dans une grammaire spécifique. Les îlots insalubres parisiens au début du xxe siècle, les campements, la Zone, les bidonvilles et les taudis contemporains sollicitent nos regards et nos jugements. Comme en 1950 puis en 1970, la pratique de la rénovation urbaine revient en 2000 suivant le mot d'ordre radical des politiques : démolir et reconstruire. Comme en 1930, les petites villes et les pays reviennent à l'agenda des acteurs de la ville : décideurs, élus, habitants. À chaque modernité nouvelle, les sociétés urbaines sont prises par la folie de démolir et retrouvent les accents d'une passion patrimoniale qui les conduisent à rechercher des espaces préservés et « authentiques ». Que dire de l'éternel recommencement, des discours des experts proposant de répondre à la « crise » ? Peut-on dresser la sociologie des récits de la ville malade obsédant l'histoire urbaine à la manière d'un ostinato ? Peut-on dessiner la géographie de ces lieux malheureux : marges, périphéries, centres et archipels ? Peut-on rapprocher les composants du Story Telling - du politologue William Roe Polk - sur la ville malade et la mise en scène du récit de la cité idéale ? Peut-on dépasser la rationalisation et la romantisation de l'urbain ?
    Yankel Fikalkow construit un discours dans le temps, un discours configuré et situé. Les représentations mettent en jeu l'imaginaire collectif de la ville, la manière dont se dessinent des intentionnalités capables de s'inscrire dans des projets comme l'a montré l'historien et géographe Marcel Roncayolo. Chaque situation de transformation urbaine apparaît comme une scène racontée par des acteurs sur des lieux et des processus spatiaux, persuadés de disposer d'un savoir légitime sur la ville. Car la formation du récit commun de la bonne ville est politique. Cette enquête interroge l'éternel scénario de la ville malade et pose un ensemble de questions face au présent de notre condition urbaine : est-il toujours porteur d'invention ? Les regards critiques sur la ville ne peuvent-ils que conduire les aménageurs à construire des Fake Cities ? Peuvent-ils les empêcher ?
    L'auteur, dans un chapitre ultime, propose une analyse à chaud de la pandémie du Covid-19, non pour décrire une situation clinique mais déceler les prémices d'un nouveau discours sur la ville malade. Ce chapitre développe les arguments suivants : l'oubli de l'hygiénisme et/ou sa réinterprétation partielle, imprécise et erronée ; la négligence à l'égard des sciences sociales et de la complexité des mondes sociaux urbains ; la quasi-incrimination de certains quartiers ; la méfiance renouvelée à l'égard des villes... La privation des usages publics de l'espace urbain au nom de mesures sanitaires est un problème majeur alors que l'un des maux qui frappent la ville contemporaine est le recul des espaces publics et leur transformation en espaces de marchandisation, de « mise en tourisme », de « upgrade » au nom de l'attractivité, du confort, et, bientôt sans doute, au nom de critères environnementaux et sanitaires...

  • Le sociologue Henri-Pierre Jeudy (né en 1945) n'a cessé de chercher une perspective critique et une pensée indépendante, en particulier à propos de nos rapports collectifs au passé - via la mémoire, le patrimoine, la culture et les arts. Dans cet essai au style aussi libre que maîtrisé, la précision de ses observations de terrain et de ses réflexions personnelles lui permet d'ébaucher, au fil de chapitres ramassés, une série d'enquêtes dans les lieux habités. Tout ce qu'il rencontre semble l'intéresser et nourrir son désir d'interprétation, comme le montre le leitmotiv inquiet de la métamorphose des paysages humains.
    Entre villes sous pression et campagnes au ralenti, que deviennent en effet les territoires où nous vivons ? Que révèle la place hésitante du passé dans notre présent ? De quoi nos sentiments d'attachement, d'appartenance ou de solitude sont-ils le signe ? La résistance discrète des habitants du village isolé de la Haute-Marne où il réside la moitié de l'année intrigue autant le sociologue que les attitudes des jeunes gens dans les quartiers profondément transformés de la capitale où il retourne pour l'hiver. Sous le regard attentif et critique de Henri-Pierre Jeudy, la sensation d'exil intérieur, la perception du paysage ou les souvenirs d'enfance ne sont plus des faits privés mais des réalités sociales partagées.
    Qu'elle se nourrisse de lectures très variées (Eduardo Kohn, Rainer Maria Rilke, Jakob von Uexküll mais aussi Jorge Luis Borges, Jacques Lacan ou Fernando Pessoa, et bien d'autres), de séjours ou de souvenirs plus ou moins éloignés (à Berlin, à Rio, mais aussi en Équateur et au Japon), ou de considérations plus philosophiques (sur la mémoire, la mort, l'effacement des traces), la pensée d'Henri-Pierre Jeudy explore toujours des situations concrètes. L'auteur replace ainsi l'actualité immédiate et ses événements (Gilets jaunes, pandémie) dans des lieux et des moments précis. La fragmentation de la vie sociale devient un objet de questionnement et invite à poursuivre l'enquête à son tour, en accordant une attention renouvelée à ses contemporains. Une salutaire tentative d'histoire du temps présent à l'échelle locale.

  • Qu'est-ce qu'un quartier populaire ? Que veut dire « mémoire ouvrière » ? Que signifie « journalisme critique » ? Poser ces questions c'est d'abord faire face à toute une série de clichés, de tics, de raccourcis et de contradictions liés à la « fabrique » médiatique et à la perception des publics, surtout les spectateurs du JT. Les relations entre journalistes et habitants de ces quartiers sont tendues. Comment aller plus loin que le fait divers, violence, drogue et tous les maux (et les mots) associés dans l'inconscient collectif. Qu'est-ce qu'un quartier populaire calme ? Sans événement, sans fait sensationnel ? Ce qui ne veut pas dire sans histoire !
    Antoine Tricot, journaliste, a expérimenté une autre façon d'aborder de manière journalistique des quartiers populaires dans le Nord. À Saint-Pol-sur-Mer, 23 000 habitants, dans la communauté urbaine de Dunkerque. Une ville ouvrière et « ouvriée » - taraudée, entre industrie et urbanisation - depuis les premières vagues d'industrialisation.
    L'auteur s'est immergé sur place en sociologue avant la mise en chantier d'un grand projet de rénovation urbaine. Son terrain : les cités Guynemer, Jean-Bart et Cheminots, soit deux barres HLM de 900 logements (autour de 1970) et une cité-jardin cheminote (autour de 1930). Deux configurations urbaines tout à fait différentes et pourtant classées en quartiers prioritaires de la Politique de la ville.
    Que veut dire vivre et travailler, exister dans ces deux quartiers ? Ouvriers, cheminots à la retraite, jeunes au chômage, étudiants, fonctionnaires, allocataires du RSA, éducateurs de rue, ados, jeunes footballeuses, vieux mécanicien, employés des bailleurs sociaux, jeune cadre du FN local, médecin, député-maire... Autant de personnages pour un itinéraire jalonné de récits recueillis et mis en regard avec des archives et des articles de La Voix du Nord. Progressivement une histoire se tisse, celle d'un territoire avec ses tensions. La mémoire ouvrière qui s'effrite à mesure que le chômage monte - mais qui reste chevillée au corps - ; les paradoxes de la Politique de la ville, la toute puissance des bailleurs HLM, les traumatismes du trafic de drogue, la progression de l'extrême droite sur les friches du communisme, le découragement et la fatalité. Mais aussi les réussites et l'entraide, la valeur du travail des éducateurs, les engagements associatifs et politiques, la transmission, la richesse des identités diverses et la foi dans l'avenir.
    Un récit écrit à la première personne, un récit de ville en quartiers. Un lieu comme il y en a tant d'autres en France (« Sous-France » disent certains), chez les « invisibles » et les oubliés, « délaissés » et pourtant chargés et porteurs d'un grand potentiel de vie. Ce type d'étude met en lumière une autre façon de voir, d'écouter et de comprendre et s'inscrit dans l'actualité d'un espace très observé, dont l'expérience est d'une utilité publique et universelle.
    Cet essai, engagé entre journalisme critique et sociologie, enquête de terrain et analyse réflexive est écrit avec subjectivité et tonicité. Il propose l'analyse monographique et concrète d'un lieu habité quasi effacé. Les entretiens choisis - montés comme des pièces radiophoniques - conservent leur oralité tout en restant très lisibles. Sans pour autant en faire un manifeste ou une quelconque théorie, l'auteur a conçu sa restitution dans la perspective d'un livre aisément appropriable qui tient bien dans la Poche.

  • C'est l'actualité de la question du genre qui pousse l'auteur à publier cet ouvrage. À preuve la réunion récente (septembre 2014) d'un congrès international « Etudes de genre en France » à l'ENS de Lyon. Le concept du genre a suscité l'intérêt d'un nombre croissant de chercheurs en sciences humaines et a bousculé le regard traditionnel. L'historienne Michèle Riot-Sarcey, pionnière en France de l'utilisation de ce concept, a écrit de nombreux articles pour en démontrer sa pertinence épistémologique dans l'analyse historique et défendre son utilisation opératoire. Avec cet ouvrage, elle propose de rassembler l'essentiel de ses articles, dont certains devenus introuvables. Elle donne ainsi un état de l'apport actuel de la notion de genre à la discipline historique. Au sommaire, on trouve des articles révélateurs de l'évolution d'une réflexion sur les vingt dernières années (concept/féminisme/femmes, pouvoir et politique/citoyenneté/représentations/sensibilités/écriture de l'histoire.).

  • Nous avons tous vu, à un moment ou à un autre, dans des ateliers de garagistes, des cabines de routiers ou autres lieux de travail masculins, ces posters donnant à voir des femmes dévêtues et dans des positions suggestives.
    Ces images de pin-up (littéralement « punaisées en haut ») font ici l'objet d'une approche anthropologique. L'ethnologue Anne Monjaret a longuement parcouru l'environnement de travail masculin : sa recherche a commencé dans les années 1990 dans les services techniques de trois grands hôpitaux parisiens et s'est poursuivie dans d'autres milieux de production ou d'entretien. Plusieurs années plus tard, elle revient sur les conditions de cette enquête et elle évoque la difficile posture d'une chercheuse s'introduisant dans un monde exclusivement masculin. Elle analyse la signification et la portée de telles représentations des femmes. Elle élargit sa réflexion à un questionnement sur la division sexuelle des lieux de travail, leur gestion et les relations entre les femmes et les hommes dans ces espaces.
    Mais au cours de son investigation, elle constate aussi que ces pratiques se modifient et qu'aujourd'hui les affichages de nus féminins tendent à disparaître des lieux de travail masculins. Si l'usage des calendriers perdure, ils ne sont plus seulement illustrés par des images de femmes dévêtues : ils peuvent aussi montrer des hommes musclés et en partie dénudés et ne sont plus seulement affichés dans l'univers clos des ateliers mais aussi dans des espaces plus ouverts.
    Cet essai original interroge aussi les manières de pratiquer la discipline. L'ethnologue, en questionnant le regard que les hommes portent sur les femmes, contribue à la réflexion sur le changement des relations entre les sexes, la reconstruction des représentations des rôles sociaux et les codes traditionnels qui régissent les rapports de genre. Par ailleurs, cette écriture, argumentée avec les outils de la discipline et quelques documents (une dizaine de photographies), ne manque pas de qualités littéraires.

  • Depuis une vingtaine d'années, de nombreux débats scientifiques s'intéressent aux classes moyennes, à propos de leur définition, de leurs modes de vie, mais aussi de leur positionnement politique et de leurs transformations en cours. Les discussions animées sur le « déclassement » ou sur la contribution des classes moyennes à la solidarité collective, en sont des exemples récents. Les études urbaines abordent la relation entre les classes moyennes et la ville sous trois angles principaux : la gentrification, la périurbanisation, et la dualisation des métropoles. Dans ce contexte, la mixité sociale devient la question transversale et l'agglomération parisienne constitue un terrain d'enquête privilégié. Or, ces débats restent souvent séparés, et les tentatives de les associer les uns aux autres dans une interrogation commune sont rares. Établir de tels liens est pourtant indispensable pour comprendre avec finesse le processus de la métropolisation et les relations systémiques entre les différents territoires qui composent les métropoles en devenir.

    Cette équipe de chercheurs a travaillé dans cet objectif. Le travail a consisté, pour l'essentiel, à mener deux cents entretiens qualitatifs avec des ménages de classes moyennes, habitant cinq quartiers ou communes d'Île-de-France : le 9e arrondissement de Paris (les abords de la rue des Martyrs), Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), Le Raincy (Seine-Saint-Denis), Châteaufort (Yvelines) et le lotissement de Port-Sud à Breuillet (Essonne). À cet important matériau s'ajoutent des entretiens effectués dans le cadre d'une recherche sur les mobilités résidentielles des classes moyennes entre Paris et les banlieues. Le livre s'appuie également sur des données statistiques précises et des ressources cartographiques, ainsi qu'un corpus de photographies.
    Cet ouvrage collectif, orienté par une ambition comparative et déployant une méthodologie rigoureuse, apporte une contribution innovante et nécessaire à l'analyse sociologique du déplacement, voire de la fuite des classes moyennes hors des centres villes.

    C'est avec cet objectif que cette équipe de chercheurs a travaillé. La recherche a consisté principalement en la réalisation de 200 entretiens qualitatifs avec des ménages de classes moyennes résidant dans cinq quartiers ou communes de Paris et de la région Ile-de-France : le 9e arrondissement de Paris (et notamment les abords de la rue des Martyrs), Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), Le Raincy (Seine-Saint-Denis), Châteaufort (Yvelines) et le lotissement de Port-Sud à Breuillet (Essonne). À cet important matériau s'ajoutent des entretiens effectués dans le cadre d'une recherche sur les mobilités résidentielles des classes moyennes entre Paris et la banlieue. Le livre s'appuie également sur un corpus significatif de photographies.
    Ce livre est une contribution à l'analyse du déplacement voire la fuite des classes moyennes des centres villes.

  • Que valent des vies humaines ? Dans la nuit du 14 au 15 avril 2005, un hôtel meublé, géré par le Samu social, habité par des familles, la plupart originaires d'Afrique, flambait à Paris près des Galeries Lafayette. Vingt-quatre personnes, dont onze enfants, y laissent la vie. Il fallait en témoigner, ne pas laisser s'installer l'oubli.
    En avril 2010, lors d'une rencontre commémorative dans le square de la Trinité, où s'élève la stèle portant le nom et l'âge des victimes, Aomar Ikhlef, porte-parole et fondateur de l'Association des familles des victimes, et Claire Lévy-Vroelant, la sociologue des hôtels meublés, ont décidé du projet dans ses grandes lignes. L'épreuve des deuils, l'interminable marche de la justice, la solidarité, les espoirs et les combats, ne pouvaient être narrés, décrits, écrits, que par ceux-là mêmes qui les avaient vécus. Le désir de passer outre les formes canoniques de l'analyse sociologique a permis d'ouvrir un espace de parole dont ceux qui acceptaient de témoigner étaient entièrement les maîtres. Le pacte d'écriture a nécessité du temps, de la clarté et de la confiance. Enregistrés et réécrits, ces récits ont pris corps, dessinant des lignes de vie et de migration confrontées à la violence d'un système.
    Fidèle aux objectifs de départ, ce livre témoigne du désir partagé de rendre publique une expérience extrême et de donner lieu et sens à une mémoire de l'événement. Quinze hommes et femmes racontent, cheminant à travers les mots pour exprimer l'indicible. Ces témoignages sont leur oeuvre, tissée à plusieurs mains.

  • Dans le paysage commémoratif parisien, une cinquantaine de statues et monuments ont été édifiés pour honorer des femmes. À travers l'histoire des circonstances de l'érection de ces statues à l'époque de la statuomanie républicaine de la fin du XIXe siècle, et la prolifération, dans l'espace public, de statues dédiées à des personnages célèbres, Christel Sniter apporte une contribution à l'histoire politique de la reconnaissance des femmes à travers le prisme de la grandeur, de l'héroïsme et du génie à célébrer.
    Elle y analyse la manière dont la culture politique républicaine fabrique ses représentations de la femme en les indexant le plus souvent au déjà là du grand homme, mais aussi en aménageant une place à l'identité spécifique de l'héroïsme féminin. Ces femmes célèbres sont-elles des grands hommes comme les autres, honorées pour les mêmes qualités universelles ? Ou bien ces statues ont-elles été érigées par des féministes dans une dynamique militante, voire dans une logique de discrimination positive, par souci de représentativité et pour compenser un déséquilibre, parce que précisément ce sont des femmes ? Dans quelle volonté de construction d'un imaginaire national ces projets ont-ils été pensés ?

  • A partir de la fin du XVIII° siècle, l'afflux des populations dans l'espace urbain et l'accroissement des villes ont accompagné le développement de la société industrielle. La préoccupation constante des responsables municipaux a été d'organiser cet espace afin de prévenir les désordres. La ville est considérée comme criminogène et il faut éviter que des populations échappent tout contrôle social. L'insalubrité de l'habitat et ses conséquences ont mobilisé les équipes municipales . Y a-t-il un lien de causalité entre insalubrité de l'habitat et criminalité ? Face à ces questions les politiques hygiénistes ont tenté d'apporter des réponsesqui ont tenté de répondre par des programmes sociaux. A travers l'analyse de la gestion municipale de villes de France métropolitaine et d'ailleurs (territoires d'outre-mer, Belgique, Espagne, Italie, Allemagne, Canada, Inde), les diverses contributions montrent comment la sensibilité politique a inscrit ses spécificités idéologiques dans les politiques municipales. Sont ainsi évoqués entre autres, le radicalisme d'Edouard Herriot à Lyon, ou le socialisme de Vienne-la-Rouge, l'inspiration démocrate-chrétienne des municipalités MRP (Mouvement républicain populaire). Et quelles sont les politiques urbaines contemporaines ? Peut-on parler de " villes en crise " ? En quoi le regard des historiens peut-il contribuer aux choix des politiques publiques actuelles ?
    Cet ouvrage, épuisé à ce jour, est recensé dans la bibliographie annexée au programme 2008 de l'agrégation de sciences sociales. Il est réédité ici dans une version allégée, et reste un ouvrage de fonds pour la réflexion sur le devenir des politiques urbaines aujourd'hui.

  • La philanthropie est à la mode. Depuis qu'a été entrepris le démantèlement de l'État social, on attend des philanthropes qu'ils prennent le relais - bénévoles des ONG ou grandes fortunes du mécénat. Mais ce n'est pas la seule raison de s'intéresser à leur histoire : son étude renouvelle bien des perspectives en matière d'histoire politique et sociale des classes privilégiées.
    À l'aube du XXe siècle, les grands pays industriels ont connu un « printemps de la charité » : les oeuvres d'intervention de terrain se multipliaient, les sociétés réformatrices étendaient leur champ d'action, les églises, les municipalités et les initiatives privées séculières développaient une vigoureuse émulation. L'avenir était ouvert et ces différents acteurs pouvaient l'envisager chacun à sa manière : les bifurcations des chemins nationaux en matière de politiques sociales étaient encore indécises, la concurrence n'excluait nullement des collaborations et, en tous cas, l'accord sur certains fondamentaux.
    Ce livre, résultat d'une entreprise collective, est une étude des mondes de la philanthropie dans quatre grandes villes vers 1900 : Londres, New York, Paris, Genève. Deux capitales politiques et deux capitales économiques, une ville à dominante catholique et trois protestantes en dépit des immigrations qui perturbaient les homogénéités confessionnelles -, une ville qui n'avait jamais connu d'Eglise établie, deux où il y en avait une, une autre enfin qui avait entrepris de séparer l'église dominante et l'Etat.
    La philanthropie dont il est question ici est définie, par les contemporains eux-mêmes, de façon très ample : elle comprend les oeuvres de l'assistance aux pauvres et aux démunis de toute sorte, mais aussi bien les patronages et les hôpitaux, les coopératives et mutuelles, les institutions municipales, les oeuvres prosélytes des églises, les sociétés réformatrices les plus diverses. Tous ces laboratoires d'idées et d'expérimentation avaient entrepris, ensemble ou côte à côte, de définir ce que devait être le nouveau siècle.
    Une source principale est à la base de cette étude : les répertoires charitables que, dans chaque ville, compilaient et publiaient des groupes de philanthropes qui avaient entrepris de rationaliser les pratiques charitables, d'organiser la coopération entre les oeuvres et voulaient se voir reconnaître comme les représentants de celles-ci.

  • Les gardiens d'aujourd'hui auraient-ils quelque chose à voir avec les portiers et concierges d'antan ? Ce petit métier est-il en voie de disparition ? Combien sont-ils aujourd'hui ? Qu'est devenue la loge dans laquelle ils habitaient et travaillaient et d'où " ils tiraient le cordon " après dix heures du soir ? Autant de questions auxquelles répond cet ouvrage.
    Des enquêtes ont été effectuées à Paris et dans d'autres villes (Barcelone, Londres, Milan, Oslo) copropriétés, résidences du parc social, location privée. Au-delà des tâches quotidiennes, décrites de façon précise, les multiples facettes du rôle des gardiens sont présentées dans ce livre : gestion de l'espace collectif et rapport à la rue, gestion des conflits avec un conseil syndical, gestion du " maintien de la distance " avec les résidents ou gestion de l'entraide, " parce que l'immeuble, c'est comme une famille ".
    Les observations directes, au jour le jour, des monographies d'immeubles et des témoignages de gardiens et d'habitants, le journal d'une gardienne et des plans et croquis de loges enrichissent l'analyse. Des photographies (dont quelques-unes de Robert Doisneau) illustrent le propos principalement à Paris, mais pas seulement.
    Immigrés plus souvent qu'autochtones, les gardiens (le plus souvent des gardiennes) assurent dans leur immeuble ou dans le voisinage maints autres petits services : chercher les enfants à l'école, repasser du linge, monter son repas à une personne âgée, promener le chien.
    Et même offrir une écoute réconfortante, avec un petit café dans la loge. On ne les nomme plus la pipelette, la bignole, le cerbère, mais l'âme des clefs, l'âme de l'immeuble, le réparateur avec du coeur en plus, la maîtresse du lieu. La ville requiert, sans aucun doute, cette présence. Approche essentiellement sociologique, cette étude dirigée par Roselyne de Villanova et Philippe Bonnin de l'IPRAUS, est à la fois novatrice et originale.

  • De la dernière partie de l'Ancien Régime à la première moitié du XIXe siècle, la notion d'homosexualité masculine est en cours de construction.
    À Paris, les discours et les perceptions autour des pratiques sexuelles et amoureuses entre hommes se multiplient : on assiste au développement d'une subculture spécifique. C'est par le biais de la dénonciation des outrages aux moeurs et de la protection de la jeunesse que la répression s'exerce. Les faits d'homosexualité dans la ville sont englobés dans les fléaux sociaux divers. Vers 1850, le concept d'homosexualité reste encore en construction et il ne semble pas y avoir une stigmatisation égale de l'homosexualité dans son ensemble.
    Il persiste encore largement des perceptions différenciées : c'est l'homosexuel passif qui est dénoncé comme celui qui transgresse les normes de la masculinité.
    Une histoire de l'homosexualité fait appel à l'histoire sociale et à l'histoire des modes de vie : la pratique de l'homosexualité si elle est liée à l'évolution des représentations, est aussi liée à l'évolution des modes de vie et de perception de la sexualité en général.
    Cette histoire nécessite d'utiliser aussi celle du droit, de la médecine, de la police, de la justice, de la littérature et de la pensée. Elle nécessite de croiser des sources de natures diverses : médicales, juridiques, judiciaires, policières, littéraires, mémoires et souvenirs personnels. C'est le croisement de ces sources variées qui permet de dégager une histoire de l'homosexualité suffisamment riche et intégrant toute sa diversité.
    Cette étude localisée exclusivement à Paris, montre comment la période charnière qui se situe entre le milieu du XVIIIe et le milieu du XIXe siècle est majeure pour comprendre l'histoire et la construction de l'homosexualité masculine.
    Par une mise en parallèle des discours et des pratiques, l'auteur montre comment s'est produit durant cette séquence historique « un basculement des perceptions de l'homosexualité d'une vision théologique fondée sur un acte, la sodomie, vers des perceptions laïques s'unifiant progressivement afin de cerner un type d'homme ».

  • La rue, village ou décor ?

    Eric Charmes

    • Creaphis
    • 20 Décembre 2006

    " Ma rue, c'est un village ", entend-on souvent dire.
    Pourtant, si dans l'après-guerre on pouvait encore avec à-propos qualifier certains quartiers populaires de " villages urbains ", la référence au village semble aujourd'hui n'être qu'un fantasme. Dans les faubourgs populaires récemment embourgeoisés, les nombreux " bobos " nouveaux venus sont ceux qui invoquent le plus la vie villageoise alors même qu'ils passent très peu de temps dans leur rue, pour eux simple décor dont la valeur se mesure à la présente d'immeubles de guingois, de cafés vieillots et de personnages hauts en couleur.
    L'auteur s'interroge sur la persistance de cette référence à la vie villageoise et sur l'importance attribuée à la rue pour la vie de quartier. Le " retour à la rue " est un mouvement né à la fin des années 1950 en réaction à un urbanisme que l'on dit toujours " moderne " et que l'on a accusé de stériliser les villes. Opposée à des grands ensembles réputés froids et inhumains, la rue s'est trouvée incarner l'urbanité.
    Aujourd'hui, un demi-siècle après les premières contestations de l'urbanisme moderne, il apparaît que, si la rue a bel et bien triomphé, sa victoire n'a pas pris la forme attendue.

  • Collectionner ? Quoi ? Qui ? Sur quels territoires ? Quels objets ? Quels systèmes ? L'acte de collectionner mobilise aujourd'hui un nombre croissant d'amateurs dans des domaines diversifiés bien au-delà de ceux de l'art et attise la curiosité et l'intérêt d'un large public. Pourtant, paradoxalement, les pratiques contemporaines de la collection demeurent peu explorées par les anthropologues.
    Les auteurs de cet ouvrage, échappant à la fascination des objets, centrent leur attention sur les collectionneurs eux-mêmes. Leurs démarches proposent de faire apparaître, à travers des situations singulières, le rôle d'opérateur joué par la collection dans la mutation des destins personnels et les redéfinitions collectives, l'assemblage et la présentation publique de certaines catégories d'objets permettant de définir culturellement de nouvelles valeurs sociales.

    Odile Vincent est chercheur au CNRS, chargée de mission au ministère de la Culture.
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  • « Cergy, dès sa construction, a été une ville de brassage, soixante nationalités différentes, Français venus de toutes les provinces. Je trouvais cela prodigieux, une ville pareille, à quarante kilomètres de Paris, cette possibilité d'être ensemble entre gens arrivant de partout. Une ville où il n'y a pas, comme à Rouen, Bordeaux, Annecy - les villes où j'ai vécu - un coeur »bourgeois», inscrit dans les murs, dans les rues, cette puissance ancienne d'un ordre social, de l'argent, manifestée dans les bâtiments » (Annie Ernaux, Le vrai lieu, Gallimard, 2014).

    Le petit village de Cergy, dans son écrin de verdure et son univers champêtre, s'est trouvé pris à la fin des années 1960 au centre d'une agglomération nouvelle voulue par l'état et les aménageurs. La création de « centres urbains nouveaux », à l'échelle de l'Ile-de-France, a apporté des réponses à la croissance démographique et à l'étalement urbain en réalisant un développement multipolaire.
    50 ans sont passés comme autant d'années d'une chronique urbaine et humaine faite de ruptures et de continuités, planifications et changements de programme, superpositions et hésitations, lenteurs et fulgurances, échecs et réussites.
    Dans l'aventure de la ville nouvelle, Cergy est celle qui a connu les bouleversements les plus importants et la croissance démographique la plus spectaculaire, passant de 2 500 habitants en 1969 à plus de 62 000 aujourd'hui. Chaque quartier, constitué autour d'îlots ou d'unités de voisinages, témoigne d'une extraordinaire diversité architecturale, urbaine, paysagère et sociale. En résulte une forme urbaine complexe, vivante, entrelacée de pleins et de vides, de parcs, de routes et de sentiers, de liens et de passages propices à toutes sortes de circulations.
    Toujours en travaux, travaillant ses limites et son centre, la ville aime se contredire et se mêler, comme sa population, à l'air du temps.

    En s'attachant aux ambiances singulières des quartiers, aux édifices-témoins et emblématiques (de la Préfecture à l'Axe majeur, par exemple), à ce qui fait lien ou rupture entre les quartiers, le photographe Jean-Yves Lacôte donne à voir autant une histoire des formes urbaines que la manière dont on les habite aujourd'hui, dont on se les approprie ou les détourne. Une photographie-constat de 50 ans de vie (non pas « après » mais « pendant »).

  • L'impasse ; chronique d'un urbanisme ordinaire Nouv.

    Les expériences renouvelées d'explicitation de l'urbanisme, de sa diversité et de son intérêt sont à l'origine de l'écriture de Chroniques d'un urbanisme ordinaire. La compréhension des conditions de travail des urbanistes, leur lien avec ce qu'ils produisent, les difficultés liées aux spécificités de leurs conditions d'exercice (relations aux élus, transformations permanentes du contexte administrativo-politique, poids des contraintes techniques, financières et normatives, injonctions contradictoires entre les valeurs et convictions individuelles et les conditions d'exercice...) éclaire d'un nouveau jour les modes de ce que l'on appelle désormais la fabrique urbaine (la fabrique renvoyant implicitement au travail industriel). En quoi la fragmentation croissante de l'activité de l'urbaniste, par le recours à des prestataires et des sous-traitants, fragilise-t-elle les professionnels eux-mêmes et l'objet de leur intervention par la dilution des responsabilités et les pertes de mémoire sur le territoire et les projets ? La multiplication des acteurs de l'aménagement participe d'une division des tâches et des responsabilités concourant à faire de l'activité de coordination l'essentiel du quotidien des urbanistes.
    Elsa Vivant choisit le recours à la fiction s'appuyant sur la documentation de l'enquête et assumant la subjectivité des enquêtés et de l'enquêteur. Dans ces chroniques d'un urbanisme ordinaire, on croise une chercheuse en sciences sociales étudiant les enjeux de la création d'un équipement récréatif en lien avec la réalisation d'une station de métro dans un quartier en renouvellement urbain. On la suit dans des réunions, visites de terrain, observations des démolitions. On lit les matériaux d'archives qu'elle a récoltés. On rencontre les professionnels impliqués à différentes échelles, chacun représentant un enjeu et une catégorie d'acteur. On dérive vers d'autres problématiques relatives à la complexité des opérations de rénovation urbaine, des questions qui ne sont pas posées, des rapports avec les habitants. On partage le sentiment d'impuissance de certains professionnels débordés par les injonctions contradictoires. Comment en sortir ? On trouve des échappatoires, dans la mise à distance, l'expérimentation, l'expression artistique, la solidarité.
    Les personnages sont conçus comme des idéaux-types. Ceux-ci sont forgés à partir de l'analyse de plus de cinquante entretiens auprès de professionnels de l'urbanisme au cours desquels ils ont exprimé leur enthousiasme et leurs doutes face aux orientations politiques de leurs interventions et à la perte de sens. Le choix d'une écriture fictionnelle qui se lit comme un roman rend compte de la subjectivité des professionnels face à leur travail : impliqués dans la production de la ville en tant qu'acteurs mais, en tant qu'habitants, ils sont eux-mêmes soumis à la réalité du changement urbain, culturel et social. A travers leurs trajectoires, le récit circule entre plusieurs situations sociologiques : la rénovation urbaine, la dégradation des copropriétés, la création d'une infrastructure, la densification pavillonnaire, les politiques d'embellissement des espaces publics, l'accompagnement de la décroissance dans les bourgs ruraux...
    L'auteure a fait le choix d'un montage de fragments et de formes où le récit suit plusieurs intrigues parallèles. Elle reprend des documents d'archives de façon à assumer la dimension poétique de ces écrits professionnels et rendre visible leur portée politique : la publicité pour une copropriété qui s'est rapidement dégradée, le mode d'emploi d'un bâtiment public à « haute qualité environnementale et énergie positive » ou la lettre ouverte d'un maire à la suite de la tentative de suicide d'un agent sur son lieu de travail. Les jargons professionnels et hermétiques sont mis en scène dans les séquences de « Comité de Pilotage », où un chef de projet est le récitant d'un monologue dont le sens est d'autant plus abstrait que personne ne l'écoute, chacun plongé dans son smartphone et perdu dans ses pensées. Un récit parallèle, le journal d'enquête, décrit les situations observées et les compare avec celles vécues dans le monde de la recherche, où des contraintes similaires pèsent sur le travail.
    Commencé en 2015, ce projet a été traversé par les attentats parisiens. Leur place dans ce récit tient aux questionnements qu'ils soulèvent pour l'urbanisme. Ce monde professionnel est représentatif des milieux sociaux les plus blessés (jeunes urbains diplômés), d'autant plus que le nord-est parisien concentre une part importante des agences d'architecture et d'urbanisme. L'épilogue de la poursuite policière des terroristes, un assaut militaire dans un immeuble dégradé d'une ville populaire de banlieue, a exposé les pratiques des marchands de sommeil et la lenteur des procédures judiciaires à leur encontre. Pour reprendre les propos de certains enquêtés, ces attentats et la radicalisation religieuse dont ils sont le signe les amènent à s'interroger sur les cadres de pensée de l'urbanisme, se demandant si, notamment dans le cadre de la rénovation urbaine, ils ne se sont pas trompés, s'ils n'ont pas laissé de côté des questions importantes, si, professionnellement, ils n'ont pas leur part de responsabilité. Aucun n'a de réponse mais beaucoup s'interrogent. Les personnages, les enquêtés, et la chercheuse traversent une même réalité, celle d'un moment du monde où dominent la stupéfaction, le doute, l'incompréhension, un sentiment d'impuissance.

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