Yellow Now

  • À propos de son film Lancelot du Lac, Robert Bresson déclarait que c'était « l'aventure intérieure, très particulière, de Lancelot qui [l]'avait frappé, en combinaison avec la violence et le sang versé pendant la quête. » La combinatoire à l'oeuvre assemble et organise des phénomènes où la violence et le sang, justement, concourent à une même visée. Cette ligne de mire met en scène une série de figures.
    Guenièvre, Gauvain, Artus, Mordred distribuent les cartes pour un jeu dont Lancelot est l'atout. Et son aventure intérieure si particulière se joue sur l'échiquier où le cheval est roi et la dame à coeur.
    Quand le récit commence, tout est fini. Entre le sang versé en incipit et les corps effondrés du finale, la chevalerie fait grand bruit et parcourt toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Mieux qu'aucun autre film de Bresson, Lancelot du Lac blasonne le cinématographe d'un obscur éclat, celui, peut-être, des amours interdites.

  • Le cinéma a été l'invention d'un siècle obsédé par la découverte et la maîtrise du monde visible et connaissable. De là à penser qu'il était une machine à enregistrer et à garder mémoire, il n'y avait qu'un pas, presque toujours franchi. Dans l'esprit collectif, c'est entendu : le cinéma, c'est la mémoire des choses passées (définition, par ailleurs, de l'Histoire).
    Dans ce bref essai, on teste l'hypothèse contraire : et si le cinéma, au fond, était plutôt une grande machine à oublier ? Déguiser la réalité en la laissant envahir par des puissances d'image ; lui donner une forme lacunaire, qui en laisse de côté définitivement des pans entiers ; affronter la mémoire collective en la remodelant et en la vouant au grand récit, c'est-à-dire à la déformation ; jouer avec le temps à ses limites. Ce n'est peut-être pas un hasard si tant de films ont repris et varié le scénario de l'amnésie.
    « Seule la main qui efface peut écrire le mot juste » : l'écrivain et linguiste Bertil Malmberg avait trouvé la formule frappante, que Godard a reprise et qui convient si bien au cinéma. C'est parce qu'il est instrument d'oubli qu'il peut, finalement, jouer vraiment son rôle de mémoire des choses du monde et des événements passés - tout simplement parce que la mémoire n'est pas un trésor qu'on accumule sans fin, mais un processus, interminable.

  • Participant autant du monde matériel que de l'univers mythologique, les miroirs obsèdent... Ainsi, ce constat est-il recommencé à chaque rencontre avec notre reflet : celui-ci est sans profondeur. Mais cette conclusion raisonnable nous incite à rêver qu'au-delà de sa surface, il existe un monde parallèle. Notre aptitude poétique nous permet donc d'envisager les miroirs comme des seuils à franchir pour accéder à d'autres dimensions de l'imagination.
    Le cinéma fait appel au miracle des reflets, les puissances du faux finissant toujours par dire des vérités sur lui-même. Chez certains cinéastes, c'est à travers un miroir que le héros prend possession de son propre univers, jusqu'à la folie parfois.
    Il y attire un amant, une maîtresse, des ami(e)s dans une aventure interminable et fréquemment fatale. Les miroirs contribuent également à l'apparition d'un personnage dans le récit amplifiant l'inquiétude ou le désir à son égard. Enfin, les miroirs trompent et amusent...
    Le livre propose de nombreux exemples de facéties mimétiques en cinéma, empruntés aux plus grands auteurs classiques et modernes : Hitchcock, Visconti, Godard, Welles, Dreyer, Kubrick, Duras, Truffaut, Fassbinder, Chantal Akerman et, Narcisse entre tous, Cocteau ! Les miroirs comme prétextes d'analyse des films ? On ne saurait mieux dire alors que tout film en reflète d'autres, à l'infini.

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