Vies Paralleles

  • La Mort par les plantes est bien, comme son sous-titre l'indique, un glossaire des plantes toxiques et de leur utilsation à l'usage du malfaiteur asthénique. Il donne donc bien, très pragmatiquement, les recettes permettant de transformer les plantes en armes. Noms, effets, symptômes, dose minimale, dose létale : on y trouve toutes les informations utiles pour éliminer son prochain. Et à celles-ci s'ajoutent une introduction qui permet de doter tout malfaiteur des outils intellectuels permettant de légitimer son acte ainsi que des études de cas présentées comme réelles...
    La Mort par les plantes doit-il être pris au sérieux (et donc condamné) et envisagé comme l'outil de libération de l'opprimé qu'il prétend être?
    N'est-il qu'une gigantesque blague menée à son extrême? Est-il un outil criminel dissimulé sous le masque de l'ironie? Ou l'inverse? À la fois vrai manuel criminel et satire féroce de tout pouvoir, La Mort par les plantes est de ces livres qui laissent indécis. Et c'est justement cet entre- deux qui fait et sa force et son originalité.

  • Dans Plus grand que les faits il est question de cigarettes, d'incendies, d'une rencontre entre un homme et une femme, de la passion qui s'ensuit, de chiens, d'un hôtel, d'une guerre, d'un canari. Au fur et à mesure que l'on avance dans la lecture, peu à peu, les motifs se précisent et dessinent une narration ad minima. Un peu comme dans un film dont le montage serait entièrement du ressort du lecteur (le cinéma de Tarkovski, de Haneke ou de Bunuel, sont des références importantes pour l'auteur). En ce sens Plus grand que les faits tient à la fois du recueil et du long poem - ce qui est particulièrement rare dans le champ de la poésie hollandaise.
    Atypique, aussi étrange que par endroits familier, ce recueil de Jan Baeke est considéré comme une véritable pierre d'angle de la poésie hollandaise d'aujourd'hui. Il fut ainsi dès sa sortie en 2008 sur la liste de nombreux prix, dont le très important VSB Poëzieprijs.

  • Chacun des courts textes de Délai de grâce met en scène des personnages «différents». Une enfant attardée lors de la rentrée des classes. Une jeune femme dont les parents ont obtenu la garde de sa fille. Un vieil homme dans un hospice. Un SDF. Tous sont des «inaptes à la vie».
    Chaque fois, en une page, une page et demi, Adelheid Duvanel parvient à saisir l'étrangeté bouleversante de ces vies. Tout y est. Rien n'y manque. Comme si chacune formait un monde un soi, une monade.
    Comme si elles étaient de petits cercles tracés à la main qui, hésitants, fragiles, entouraient quelque chose. On ne sait jamais trop bien quoi.
    On sait juste que c'est indispensable.

  • "Une présence amoureuse" conte l'histoire d'amour entre deux jeunes italiens, Orazio et Serena. Orazio vient souvent le soir contempler la belle Serena dont il est tombé éperdument amoureux, dissimulé derrière un arbre. Serena, aux mêmes heures, protégée par la pénombre de sa chambre, contemple Orazio, dont elle est tombée amoureuse. N'osant approcher Serena, Orazio se déguise en une jeune fille qu'il nomme Letizia.
    N'osant approcher Orazio, Serena se déguise en un jeune homme qu'elle nomme Carmine. Letizia va rencontrer Serena avec qui elle va se lier d'amitié. Carmine va rencontrer Orazio avec lequel il va se lier d'amitié. Peu à peu, alors que ces êtres créés étaient conçus uniquement pour rapprocher leurs créateurs, ils vont s'étoffer, acquérir une consistance propre, dont leurs créateurs ne parviendront plus à se défaire.
    Dans une langue magnifique, d'une précision chirurgicale, Vincenzo Cerami nous conte leurs rencontres, leurs promenades, et la façon dont peu à peu, par des riens, la fiction s'incarne dans le réel. Aussi subtil qu'original, "Une présence amoureuse" est un sublime roman d'amour.

  • Anna & moi

    Adelheid Duvanel

    Chacun des textes de Anna & moi met en scène des personnages «différents».
    Un «pauvre diable». Un «petit gros». Une nourrice dont le mari déteste l'enfant qu'elle aime. La petite fille d'un père veuf et fragile.
    Tous sont des «inaptes à la vie».
    Chaque fois, en une page, une page et demi, Adelheid Duvanel parvient à saisir l'étrangeté bouleversante de ces vies. Tout y est. Rien n'y manque. Comme si chacune formait un monde un soi, une monade.
    Comme si elles étaient de petits cercles tracés à la main qui, hésitants, fragiles, entouraient quelque chose. On ne sait jamais trop bien quoi.
    On sait juste que c'est indispensable.
    Mais il se passe à présent quelque chose d'inattendu : des phrases qui affluent se soulèvent des mots qui, deux par deux, s'élancent vers le ciel où ils s'immobilisent sous forme de lettres de feu.

  • Japon, juillet 1954. Eiji Tsuburaya, directeur des effets spéciaux de la Toho Films, est censé, en seulement deux mois, donner une apparence à Gojira, roi des monstres. Débordé, il n'a de temps ni pour Massano, sa femme, ni pour Akira et Hajime, ses deux enfants. Il n'a pas même de temps pour se souvenir de sa fille, Miyako, morte quand elle avait deux ans, ou de son père, décédé 21 ans plus tôt dans le terrible tremblement de terre de Kanto. Sa vie se limite à créer un monstre. En enchevêtrant la «grande Histoire» et l'intime, en mêlant à la rigueur du document les possibilités de la littérature, Jim Shepard nous bouleverse. Que faire de ce qui nous effraie? Que faire de ce dont on se souvient? Que faire de nos morts? Comment aimer? Comment être père? Comment ne pas faire mal, à l'autre comme à soi-même? S'il est certes impossible de trouver réponse à ces questions, Jim Shepard nous montre, avec subtilité et simplicité, que vivre avec elles ne se peut qu'en les abordant l'une avec l'autre.

  • Alors qu'il est à Istanbul, occupé à écrire Space, un travail ambitieux pour lequel il a reçu une bourse du CNL, Gabriel Gauthier rencontre une jeune femme nommée Olivia Speed. Très rapidement, il est frappé par la frénésie d'Olivia, cette tendance irrépressible qu'elle a de tout accélérer, sa vie, comme celles de ceux qui gravitent autour d'elle. Olivia est speed, vraiment speed. Du coup, l'onomastique étant précisément l'un des aspects travaillé par Gabriel Gauthier dans Space, il est inévitable que soit repensée la forme même du projet initial. Il signe alors avec Olivia Speed un contrat qui lui permet d'utiliser son nom dans son oeuvre. Olivia devient personnage. Peu après, ce personnage prenant de plus en plus d'ampleur dans Space, il décide d'en détacher un morceau, de lui adjoindre une spin-off. Speed est né.
    Speed c'est cela : un corps bien réel sur lequel s'est greffée l'idée de vitesse, qui lui a donné son nom, avant de devenir personnage au sein d'une oeuvre qui, par les mots, tente de créer ce même effet de vitesse.
    Si la vitesse est une idée, Speed est son instanciation dans le discours.

  • Poésies

    Hans Faverey

    Hans Faverey est né en 1933 à Paramaribo, capitale du Surinam alors colonie des Pays-Bas, et décédé à Amsterdam en 1990. À l'âge de cinq ans, il émigre aux Pays-Bas, sans son père qu'il ne reverra que peu de temps avant sa mort. Pendant la guerre, il échappera de peu à la mort.
    Il travaillera comme psychologue clinicien à l'université de Leyde. Il se mariera avec Lela Zeckovi, une poète yougoslave. Travailleur infatigable qui ne cessait de revenir et revenir encore sur la moindre parcelle de chacun de ses poèmes, il ne publiera que 9 receuils de poésie. Ce n'est qu'à partir de son troisième, Chrysanthèmes, Rameurs, que son travail attirera l'attention d'une critique peu étendue mais admirative.
    D'abord considérée comme hermétique (ses premiers poèmes furents systématiquement refusés par nombre de revues), sa poésie a peu à peu gagné en popularité. Aujourd'hui, il est unanimement considéré, à côté de Gerrit Kouwenaar et Lucebert, comme l'un des poètes néerlandais les plus importants du vingtième siècle. Étudiée un peu partout à travers le monde, son oeuvre est traduite dans une vingtaine de langues.

  • Acedia

    Erik Lindner

    Dans Acedia chaque poème est né d'une image. Tout y est clair, précis, limpide. Le poème, en mots toujours simples, décrit bien ce sur quoi un regard s'est posé. Lecture après lecture cependant quelque chose en émerge qui diffère de la seule image décrite. Comme si, à la circonscrire toujours mieux et plus profondément, les mots étaient parvenus à extirper de l'image originelle quelque chose qui en débordait. Comme s'il s'agissait toujours, en disant plus précisément, de dire autre chose.
    À laquelle l'idée de bonheur n'est jamais étrangère.
    Composés entre 1996 et 2013, les poèmes de cette anthologie offrent, par le biais d'un de ses représentants les plus importants, un remarquable exemple de la vitalité de la poésie contemporaine néerlandaise.
    /> Accessibles, souvent drôles, d'un vocabulaire simple, les poèmes d'Acedia illustrent parfaitement tout à la fois l'extraordinaire inventivité de la poésie néerlandaise et son accessibilité. Sans sacrifier jamais à une rigueur formelle aussi originale qu'exigeante, la poésie d'Erik Lindner démontre que la littérature résolument contemporaine ne s'adresse pas qu'à un public prétendument «trié sur le volet». Son succès populaire au Pays-Bas en offre une démonstration flagrante.

  • De quoi sommes-nous fait ? Assurément de ce qui nous précède. Mais s'il nous parait évident d'appliquer cette logique à nous-mêmes, le passé nous semble composé d'éléments clos sur euxmêmes.
    Nous saisissons l'Histoire par blocs : la Renaissance est humaniste et pas autre chose, le baroque est extravagant et n'est que cela. On découpe le réel en tranches. On le débite pour le mieux circonscrire. Mais on en oublie qu'il n'est pas que cela. Et qu'il déborde les moyens que l'on forge pour l'approcher.
    Deuxième tome du démesuré Bréviaire de Saint-Orphée, Renaissance noire, s'il continue bien le projet titanesque de l'Ogre hongrois de saisir dans son ensemble la totalité du réel, n'en est pas la suite servile. Centré - entre autres - sur les personnages de Monteverdi, Brunelleschi ou Tacite, le second volume nous plonge encore dans Venise, mais une Venise renaissante. Dont Miklos Szentkuthy démontre génialement qu'elle se situe aux antipodes de l'image d'Epinal que l'on dresse souvent d'elle.
    Aussi érudit qu'En Marge de Casanova (premier tome réédité l'année passée), mais plus classique dans son articulation moins fragmentaire, ce tome-ci est probablement plus « facile » d'accès. Il peut plus facilement convenir à un public plus large, d'historiens ou d'amateurs de la Renaissance, ainsi qu'à des passionnés de musique ou des origines de l'architecture moderne, qui y trouveront nombre d'aliments neufs propices à alimenter leur passion.
    En ce sens, Renaissance noire est peut-être l'une des portes d'entrée idéale dans ce chef-d'oeuvre du vingtième siècle !

  • Situé à bonne distance de la Terre, entre Mars et Jupiter, l'astéroïde Pallas (qui existe bel et bien, vous pouvez vérifier) est peuplé d'êtres étranges : le corps caoutchouteux, munis d'une ventouse et d'yeux télescopiques, les Pallasiens se nourrissent de champignons via leur épiderme, se déplacent grâce à un système de rubans-roulants et fument de « l'herbe à bulles ». Paisible jusque-là, leur vie se voit bouleversée par le projet d'un visionnaire nommé Lesabéndio. Pour percer le nuage qui entoure leur astre, leur apportant la lumière mais en leur occultant l'au-delà, le Pallasien envisage la construction d'une immense tour. L'érection de celle-ci aura des conséquences insoupçonnées. A la fois fable écologique et utopique, explorant avec acuité et facétie les accords et désaccords de la technique et de l'esthétique, de la raison et de la mystique, questionnant la place de l'individu dans tout processus collectif, dénouant les fils de nos désirs les plus démesurés et de nos peurs les plus tenaces, Lesabéndio, le chef-d'oeuvre de Paul Scheerbart écrit à l'orée de la première guerre mondiale et que Walter Benjamin tenait en haute estime, demeure l'une des grandes oeuvres prophétiques de notre temps.
    Notre existence sur Pallas est elle-même si étonnante, que nous pouvons raisonnablement espérer être les témoins de prodiges plus grands encore.

  • You

    Ron Silliman

    Après plus de 25 années d'écriture, Ron Silliman mit en 2004 un point final au millier de page d'Alphabet. Composé, comme son nom l'indique, sur le modèle de l'alphabet, ce poème fleuve dans la lignée des long poems de Carlos Williams, Olson ou Zukofsky, et considéré comme l'une des grandes oeuvres de la poésie américaine contemporaine, est réparti en 26 sections, 26 lettres, dont You forme donc la 25 ème. L'une des plus importantes en volume et l'une des plus essentielles pour accéder à la moelle d'une des oeuvres principales d'un immense auteur des lettres américaines.
    Le principe formel de You est très simple. Il se compose de 52 sections de 7 paragraphes chacune.
    Un paragraphe = une journée. Une section = une semaine. You = une année. Et plus précisément l'année 1995, au cours de laquelle Ron Silliman quittera Berkeley, Californie, pour aller s'installer à Paoli, Pennsylvanie.
    You se présente donc bien comme une forme de journal. Où se mêlent à l'histoire de l'an 1995 le travail du poète, ses obsessions, ses observations. Ancré dans une nature omniprésente (le recueil est par endroits un véritable catalogue ornithologique), You égrène le quotidien. Mais, surtout, scrupuleusement délimité dans le temps et le découpage d'une année, You permet de faire affleurer l'originalité des principes mêmes de la poésie de Ron Silliman. La poésie ne peut pour lui être un placage sur le réel de filtres linguistiques éthérés. La poésie se doit d'être une documentation de la pensée. Pour ce faire - comme la pensée elle-même - aucune suite logique ne vient légitimer nécessairement l'ordre des phrases. Ce sont leur articulation dans une structure qui les englobe et qu'elles habitent qui vient leur donner sens. Perception après perception, You en est un parangon d'une saisissante beauté!
    A l'occasion de cette première édition en français d'un de ces recueils, Ron Silliman s'est fendu d'une postface qui permet d'en éclairer les enjeux avec clarté et simplicité.

  • Le Bréviaire de Saint-Orphée est très probablement l'un des grands chef-d'oeuvres de la littérature du 20e siècle que l'on pourrait comparer sans coup fait rire à l'Ulysse de Joyce ou à la Recherche de Proust. Cette série en 10 tomes (dont les quatre premiers avaient été publié par Phébus) constitue une sorte d'histoire globale de l'Occident, de l'Antiquité aux atermoiements politiques de la première moitié du 20e siècle. Vies parallèles s'embarque dans le projet ambitieux de rééditer (ou d'éditer) l'intégralité des 10 tomes de ce Bréviaire, à raison d'un titre par an (ce qui nous mènera jusqu'en 2024 !). Le Bréviaire, oeuvre d'une vie, puise à tant de sources que les identifier toutes semblerait devoir être elle-même tentative d'une vie entière (Voragine, la ville de Raguse, John Cowper Powys, Byzance, Simone Weil, Dickens, Jules Verne, Jean de la Croix, les mathématiques, les dictionnaires de biologie.), sans que le plaisir de le lire en soit jamais atténué. Au contraire même, cet hétéroclisme, s'il essouffle l'exégèse, charme irrémédiablement qui le lit. Mais cette impossibilité de lui attribuer de bannière, de le placer sous patronage, confère, il faut le dire, à ce Bréviaire, l'image d'un grand bazar, d'un «catalogus rerum« éminemment baroque.

  • En 2010, l'écrivain John D'Agata publie aux Etats-Unis About a mountain (traduit aux éditions Zones sensibles en 2012 sous le titre Yucca Mountain), un ouvrage salué par la critique pour sa rare capacité à mêler reportage de terrain et écriture littéraire. Avant de publier Yucca Mountain, John D'Agata avait proposé en 2003 à une revue littéraire américaine de publier un chapitre de son livre, mais la revue refusa le texte en raison d'« inexactitudes factuelles ».
    L'extrait fut finalement publié par la célèbre revue The Believer, mais non sans passer par les mailles du «fact checker» de la revue, Jim Fingal, qui dès le début de son travail pointa les inexactitudes factuelles et la liberté d'écriture prise par John D'Agata relativement à la réalité. Fingal et D'Agata commencèrent alors une correspondance qui durera sept ans, durant laquelle le fact checker demandera maintes révisions du texte, fruits d'âpres négociations entre l'auteur D'Agata et l'éditeur Fingal.
    Que faire de ce corps qui tombe reproduit in extenso à la fois le texte pubié par The Believer (un chapitre de Yucca Mountain) et les sept ans d'échanges de courrier entre les deux auteurs de ce livre, qui ressemble davantage dans sa forme à une bible glosée qu'à un ouvrage de critique littéraire. Si le texte principal (au centre de la page) reproduit l'extrait de Yucca Mountain, les commentaires tout autour reproduisent les âpres discussions entre D'Agata et Fingal dont la question centrale est celle-ci : quelles sont les limites de l'essai, et quelles sont celles de la littérature ?
    Il s'agit donc d'un ouvrage à quatre mains qui interroge l'essence même de l'écrit, à savoir : quelles sont les limites respectives du reportage ou de l'essai (où les faits se doivent d'être retranscris avec la plus grande exactitude possible) et la littérature (laquelle peut prendre quelques libertés avec la véracité des faits pour mieux les transcender) ? Un essai qui transformerait les faits pour se rapprocher de la littérature mérite-t-il encore le nom d'« essai » ? Quelle sont le rôle et la place de l'écrivain dans la retranscription de la réalité ? Une littérature qui fait fi de la réalité pour davantage s'attacher au « style » est-elle possible?
    La lecture de cet ouvrage est donc particulière, et il conviendra aux lecteurs de choisir leur mode de lecture - soit lire d'un coup le texte principal, puis ensuite les commentaires, soit naviguer entre le texte principal et les commentaires afférents. La lecture même de ce texte est en adéquation avec la manière même d'écrire et d'éditer un texte littéraire - raison pour laquelle ce livre pourra intéresser tous ceux qui s'interrogent sur le processus de création littéraire.

  • Depuis 2007, Jørn H. Sværen envoie des chapbooks à des amis, des abonnés ou des personnalités du monde littéraire dont il apprécie le travail. Parallèlement à cela il compose des «articles» ou des «proses» plus longues pour des revues. Tous ses travaux, qui sont prévus pour être collationnés par après en recueil, sont, au premier sens du terme, adressés. La parution en chapbook d'un des textes de Jørn H. Sværen n'est donc nullement un caprice et a tout son sens.
    Dans Blanc & Noir, à partir de la vue d'un paysage de rivière enneigée, l'auteur se remémore le cygne du sonnet mallarméen, ainsi que les pages noires de Tristram Shandy ou une cérémonie funéraire roumaine.
    Peu à peu, chacun des sujets tissent ses motifs et s'entremêlent avec les autres. Cette méditation sur le blanc et le noir - celui de la page ou de l'écriture, du deuil ou de la pureté, du jour ou de la nuit, de la neige ou des eaux sombres - se clôt sur un visage aimé et sur la disparition d'une couleur dans l'autre.

  • Trajectoires

    Eric Suchère

    Il y a plusieurs strates de textes dans Trajectoires, chacune correspondant à un mode de notation : carnet de voyages (les passages les plus « larges »), photographies (à la justification réduite) et enregistrements sonores (à la justification encore plus réduite). Il y a une quatrième strate qui est la reprise inversée du texte qui a une justification entre le «carnet» et la description des photographies. Ainsi, le dernier alinéa est repris dans le deuxième mais réduit de moitié au signe près et ainsi de suite. Le mouvement va également en sens inverse puisque le premier est repris en avant dernier, toujours réduit exactement de la moitié de sa longueur. L'idée suivie par l'auteur étant de créer un sentiment d'anticipation et un autre de réminiscence, les deux s'interpénétrant et conférant au lecteur un rôle d'acteur. Une impression de déjà vu, mais pas tout à fait identique, dans lequel les temps se mélangent et la chronologie est bousculée au profit de formes figées du souvenir.
    A tout cela s'accolent plusieurs procédures et contraintes, toutes s'enrichissant l'une l'autre :
    - l'idée d'une phrase qui soit en même temps paragraphe et dans laquelle se lit, à quelques reprises, l'influence de l'alexandrin. Avec cette question : comment créer du rythme dans le «vers libre»?
    - l'expulsion du sujet. Le sujet, le «je» disparaît. Qu'est-ce que cela suppose en termes d'organisation formelle? Comment la phrase demeure- t-elle saisissable et qu'est ce qui sourd d'elle quand sujet et objet y deviennent difficilement discernables? Comme dans cet exemple : « S'observent les échanges de » au lieu de « J'observe les échanges de ».
    - l'instantané : que cela impose-t-il à la phrase et au rythme d'être d'abord suscité par une primauté iconique? Car c'est l'oeil, l'image, qui est ici première.
    Le tout produit, au sens propre, une expérience de lecture.
    Pourquoi lire, sinon?

  • La cage

    Kerry Howley

    Le Cage Fighting (aussi appelé Ultimate Fighting) est un sport-spectacle de combat très en vogue aux Etats-Unis, dont nous avons tous déjà pu apercevoir certaines images. Sorte de condensé de tous les styles de combat, il se caractérise par une très grande liberté des règles et donc... une extrême violence.
    En nous permettant de suivre au quotidien, au plus intime, deux combattants de ce spectacle extrême, Kerry Howley nous pose des questions troublantes : pourquoi la violence nous fascinetelle ? Que sommes-nous prêt à sacrifier contre un court moment d'extase ? Au plus près de ces corps qui souffrent, dont elle nous fait entendre subtilement les os craquer, les peaux se distendre sous les coups de l'adversaire, mais aussi au plus près de leurs doutes, leurs questionnements, leurs espoirs, elle nous glace, nous émeut, nous fait rire.
    Entre fiction et reportage, dans la droite ligne du meilleur de ce que l'on appelle la non-fiction !
    A la fois effrayant et terriblement drôle, subtilement érudit et prodigieusement haletant, La Cage est une de

  • Frontières

    David Antin

    David Antin est le créateur de ce que l'on appelle le 'talk poem'. Le procédé est bien balisé : invité à donner une conférence sur divers sujets, sans notes, il se place face au public. Sur la table, un dictaphone. Tout du long, sans interruption aucune, environ une heure durant, il monologue. Une fois enregistré, le 'talk poem' est inscrit sur la page par Antin lui-même. Sans marge fixe, sans ponctuation, sans majuscule. Les respirations qu'il entend sont reproduites par des espaces entre les mots. Entre monologue et méditation, rares et courts silences et reprises, entre évocations érudites et souvenirs personnels, farces parfois potaches et subtilités conceptuelles, imperturbablement, un fil se déroule.
    D'où, peu à peu, émerge une idée renouvelée du problème posé au départ.
    Ainsi, dans Parler aux frontières, le 'talk poem' qui donne son titre au recueil, est-il question, en vrac, de guerre, de traduction, du Mur des Lamentations, du voyage d'un anthropologue en Australie, d'une mère qui a possiblement décidé de vivre par terre, d'une tante hémophile ou d'un ancien fumeur de joints aux cheveux longs devenu US Marine. Mais par-delà ces tours et détours, ou plutôt grâce à eux et à l'émotion et l'érudition qui les traversent, c'est bien de questionner les frontières qu'il s'agit. Celles des états, des langues, des corps. Et de les questionner, non pas d'un ailleurs surplombant son sujet, mais précisément du lieu même de ce qui pose question. Car parler aux frontières c'est s'adresser à elles, les questionner, engager un dialogue avec elles, mais aussi parler à partir d'elles, auteur et lecteur placés sur l'intersection même des différents lieux qu'elles instituent.
    Entre anthropologie, philosophie, esthétique ou performance, entre littéralité et oralité, David Antin nous rappelle que la poésie est un acte de survie, un acte urgent.

  • Les tablettes

    Adam Schwerner

    Les Tablettes se présentent comme la traduction de tablettes sumerio-akkadiennes vieilles de 4000 ans. Le Chercheur/Traducteur se propose au lecteur d'approcher certaines de ses importantes découvertes en accompagnant ses traductions de ses annotations et de ses commentaires.
    Tout cela formerait un ouvrage - certes passionnant - d'assyriologie, s'il ne s'agissait d'une imposture! Le chercheur, le traducteur, les recherches savantes, les découvertes révolutionnaires, les tablettes vieilles de 4000 ans, tout cela est faux!
    Ouvrage écrit sur plus de trente années, dans la grande tradition des long poems américains, Les Tablettes croisent génialement archéologie, anthropologie, philosophie, sémiologie et poétique. En interrogeant, via une imposture, les rapports qui régissent le réel au langage, Armand Schwerner explore les fondements mêmes de ce qui nous constitue en tant que sujet. Et, à l'époque où se développait un nouveau langage qui révolutionnerait notre rapport aux choses - l'informatique - il cherchait dans les origines de l'ancien ce qui ce fait de nous ce que nous sommes.
    Mais aussi et surtout, tout en nous confrontant, aussi facétieusement que subtilement, à ces questions vertigineuses, il nous convie à une superbe leçon de poésie. Et c'est sans doute là que réside le tour de force de ses Tablettes. D'avoir réussi en quelque sorte à effacer ces milliers d'années qui nous séparent de ces premiers émois écrits, et de nous permettre de nous en émouvoir à nouveau. Comme si ces faux scribes étaient nos contemporains.

  • Merci

    Pablo Katchadjian

    Dans Merci , un esclave, enfermé dans une cage, arrive sur une île. Il est acheté par un « Maître ». Notre héros ne sera pas particulièrement maltraité par son nouvel acquéreur. Au contraire même. Cependant, malgré le caractère bienveillant de ce dernier, l'esclave est amené à accomplir une tâche dont rien ne nous est dit directement, mais dont on sait juste qu'elle est la plus abjecte qu'il soit donné à un être humain d'accomplir. Peu à peu, notre personnage va trouver des soutiens auprès de ses condisciples pour fomenter une rébellion. Qui réussira. Une fois libérés, ils désireront porter cette révolte auprès des autres domaines de l'île. Cette tentative de libération n'ira pas sans mal, ni questionnement. Revisitation de la métaphore hégélienne du maître et de l'esclave, la question essentielle que pose ici Katchadjian est celle que devrait se poser tout tenant de velléité révolutionnaire. Que faire de cette liberté ? La liberté n'est-elle pas parfois qu'un autre pendant de la contrainte ? L'accès à la liberté ne peut-il être possible sans violence ? L'ignorance (ou la drogue, ou l'amour, ou la fidélité absolue) n'en sont-ils pas les expédients nécessaires ? La liberté peut-elle être universelle ? Peut-elle être encore nommée « liberté » si, pour qu'en soient réalisés les principes essentiels, doit en être exclu de facto tout un pan des êtres qui y aspirent ? En un court récit, il réussit magistralement à proposer à ces héros et au lecteur un panel quasi complet des questions fondamentales que soulève celle de la liberté.

empty